Brésil en vue

C’est une étrange vision et une odeur bizarre qui m’assaille en sortant de la cabine.

 Le dernier quart était fatigant, à la fois énervé d’arrivé et épuisé d’avoir mal dormi depuis 48 heures. Cette fois ci à 4 heures, je me suis effondré sur ma bannette. Au réveil une lueur faible passe par mon hublot, le pont est particulièrement silencieux. J’avais vu déjà les lumières de la ville dans la nuit avant de quitter mon quart, cette fois c’est la ville de Bahia qui est en vue. Une barre d’immeubles, posés sur un liseré de plage. C’est un peu décevant. Ici et là de grandes antennes montent vers les nuages gris . De temps en temps une petite trouée de verdure avec quelques palmiers nous rapproche d’une ambiance tropicale.  Cela ne sent pas les épices et les tropiques, mais une odeur un peu aigre industrielle. Les cargos sont rassemblés en troupeau, sortes d’immenses mastotondes en repos avant des grandes traversées. Certains recrachent dans le ciel une fumée épaisse et noire qui participe à cette ambiance bizarre, moite et ralentie. Un mini est en vue, nous allons l’accompagner jusqu’à ce qu’il franchisse la ligne. Ces premiers mots à la VHF seront pour nous remercier de l’avoir accompagné durant cette transat. Simples paroles mais qui valent beaucoup pour nous tous. C’est une immense reconnaissance qui vaut de l’or. Nous avons été adoptés nous faisons donc également partie de l’aventure pour lui. Il a vécu pourtant beaucoup plus de galère que nous. La baie est large et profonde, une autoroute sert de frontière entre les buildings et la plage. Nous croisons deux petites barques de pêcheurs. Du haut d’un cargo de bon matin un marin nous salue chaleureusement, il sait d’où nous venons.

Nous poserons le pied à terre plus tard, le capitaine décide de faire des ronds dans l’eau pour aller à la rencontre des prochains minis a l’approche. Cela retarde cet étrange désir angoissant de poser pied à terre. Le plaisir en sera-t-il meilleur ?

Fait du hasard prodigieux. Depuis 4 jours, nous cherchions en vain à joindre le bateau de Simon dont la balise n’émettait plus. Sans vouloir y penser  son absence de réponse sur les VH de tous les concurents, ne pouvait empêcher de craindre un problème. Sa position plus à l’est que le reste de la flotte pouvait et devait être la raison de ce silence.

Sa voix sur la VHF fait tomber d’un seul coup toutes les inquiétudes, il est là bientôt à la ligne. La dernière brebis du troupeau qui était égarée est retrouvée. La fête en sera que meilleure et nous pensons tous à ses proches et l’immense soulagement qu’ils doivent ressentir à cet instant.

Je ne peux m’empêcher de revoir sur la carte d’hier la position des derniers.

Malheur aux vaincus semble-t-il dans cette course.

 Ils n’ont plus de bateaux accompagnateurs, plus le piment de la victoire ou l’arrivée en groupe où l’on se tire la bourre, plus les honneurs de l’attente sur le ponton.

Quand chacun a emmené sa valise sur le tapis roulant à l’aéroport en salle d’arrivée et qu’il ne reste plus que la sienne qui n’apparaît toujours pas, alors  se mêle l’angoisse et l’impatience de partir de ce hall vide. J’espère que cette image qui me vient ne les hante pas. La mer et cette aventure valent plus que cela. Que les dieux soient particulièrement cléments avec eux ils le mérite encore plus que tous les autres. Repartir des Canaries ou du Cap Vert avec une dette insurmontable, seul et délaissé demande à mon sens encore plus de courage.

Prochain rendez-vous à terre.